Juristes et legaltechs : c’est quoi le problème ?

Legaltechs et juristes c'est quoi le problème

Selon une étude menée en 2022 par PrimeConseil en France, en Italie et en Espagne auprès de plus de 200 directions juridiques d’entreprises : moins de 20% des directions juridiques disposent d’outils numériques dédiés à leur métier ! Quels sont les raisons d’une si faible adoption, alors que de nombreux métiers se sont digitalisé à marche forcée depuis 2020 ? C’est la question que nous nous sommes posés derrière ce titre un peu provocateur.

Les juristes et la technologie

Le premier élément de réponse se situe dans l’énoncé. Qui dit « legaltech » dit « technologie ». En effet, pour la quasi totalité des juristes, le parcours de formation post-bac (soit un minimum de 5 années d’études) à l’université est plutôt extrêmement éloigné des mathématiques et des logiciels, même pour celles et ceux qui optent pour un parcours IT/IP.

Si l’on regarde par exemple le programme du Master 2 juriste d’affaires de l’université Paris 2 (Panthéon Assas), on s’aperçoit rapidement que le digital et la technologie figurent aux abonnés absents :

legaltechs.fr parcours M2 juriste d'affaires

Résultat des courses, il n’est pas rare de voir des juristes experts pour manier le « mode de révision » de Microsoft word, mais totalement déboussolés lorsqu’il s’agit de manier un tableau Excel, faire une extraction depuis un CRM, ou encore configurer une automatisation via un outil comme Zapier.

Il revient alors aux juristes de « s’auto-former » au digital, notamment grâce à des (excellents) parcours de formation tels que ceux proposés par le juriste de demain.

Le manque de connaissances métier des éditeurs

Après avoir identifié le manque de compétences des juristes comme étant l’une des raisons de la faible digitalisation des directions juridiques, il convient également de jeter un oeil du côté des éditeurs.

En effet, on peut aujourd’hui classer les legaltechs dans plusieurs catégories :

  • Celle qui éditent des logiciels depuis plusieurs décennies

Ces éditeurs historiques ont acquis la plupart des parts de marché en s’imposant très rapidement autour des logiciels et progiciels pour les services support, s’étendant petit à petit vers le juridique et la compliance.

S’ils bénéficient d’une force de frappe et d’une légitimité incomparables avec les autres catégories, ils présentent cependant 2 défauts de taille. :

  1. Le prix : en moyenne, ces solutions coûtent entre 5x et 20x plus cher que ceux relevant des autres catégories, avec des systèmes incluant des fonctionnalités, modules et autres tiroirs qui les rendent difficilement compréhensibles pour les directions juridiques
  2. Une architecture vieillissante : ces logiciels, bâtis sur des briques technologiques robustes mais assez figés, pâtissent aujourd’hui d’une UX (expérience utilisateur) datée qui ne facilite pas son adoption par le plus grand nombre.
  • Celle dont les fondateurs ont des profils « techno »

Cette seconde catégorie regroupe souvent les logiciels les plus réussis sur le plan de l’UX, avec des éditeurs qui ont rapidement compris que l’on peut faire la différence face aux mastodontes du secteur grâce à l’interface.

Cependant, cette catégorie regroupe souvent des solutions avec des options et fonctionnalités assez gadgets, mais qui correspondent peu à la vraie vie opérationnelle d’une direction juridique, que ce soit sur la compréhension des parcours internes, des irritants, de ce qui créé de la valeur, etc.

  • Celles dont les fondateurs ont des profils « juridiques »

Cette troisième catégorie comporte les logiciels créés, bien souvent, par des avocats (et parfois juristes) qui ont une bonne connaissance technique, mais qui ont peu de connaissances : 1. du monde logiciel et 2. de la vie quotidienne d’une direction juridique.

Les logiciels relevant de cette catégorie (dont nous tairons les noms) ont souvent des traits communs :

  1. Extrêmement techniques et profonds fonctionnellement
  2. Complexes à utiliser
  3. Pas agréables à configurer
  4. Peu utiles en pratique
  • Ceux qui ont su s’adapter et allier le meilleur des deux mondes

Cette dernière catégorie regroupe ceux qui ont su, par expérience, capitaliser sur les retours clients, sur leurs propres backgrounds, afin de concevoir des solutions pratiques, efficaces et impactantes pour les directions juridiques.

Pour cela, point de secret : test & learn ! Un temps assez incompressible est nécessaire pour comprendre les particularités, fonctionnement et budgets des directions juridiques. Peu de legaltechs ont aujourd’hui réussi ce pari, d’où ce retard dans la digitalisation des directions juridiques.

Un positionnement de « service support » peu propice aux déblocages budgétaires

En effet, il est toujours plus difficile de débloquer 10K€ pour un CLM (logiciel de gestion de contrats) que 100K€ pour un CRM (customer relationship management).. à une lettre près, c’est dommage !

Les logiciels au centre du cycle d’exploitation d’une entreprise (ERP et CRM en tête) ont assez logiquement été priorisés par les entreprises, d’autant que leur mise en place est assez coûteuse et chronophage.

Ceci n’explique pas tout car d’autres services support (ressources humaines, achat, etc.) ont amorcé avec plus de succès le virage de la digitalisation. Cependant, ce positionnement de service support contribue au retard pris par les directions juridiques.

Conclusion :

Il n’y a pas un problème, mais de nombreux problèmes à surmonter pour que les directions juridiques se digitalisent.

Cependant, de gros espoirs sont permis car d’une part, la nouvelle vague de juristes et managers juridiques est beaucoup plus digitalisée, comme en témoigne l’essor de la commission innovation numérique de l’AFJE ou encore l’avènement de la profession de legal ops, et d’autre part, la montée en puissance des sujets contrats & compliance dans le quotidien opérationnel des entreprises du fait d’évolution normative et règlementaire va pousser les entreprises dans cette direction.

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